L'accord américano-iranien : le crépuscule de l'ordre régional du Moyen-Orient
Washington lève son blocus des ports iraniens. Ce rétablissement des relations, négocié dans l'ombre, signifie bien davantage qu'une trêve diplomatique : il marque l'effondrement du système d'équilibre que les États-Unis avaient construit au Moyen-Orient depuis deux générations.
Le Moyen-Orient, qui fit la grandeur américaine au XXe siècle, devient un théâtre secondaire.
Les puissances, comme les hommes, obéissent à des cycles. Celui qui s'achève à Téhéran et Washington remonte à 1953, quand les Américains renversèrent le gouvernement iranien. Durant sept décennies, l'Amérique a érigé sa domination régionale sur une architecture simple : affaiblir l'Iran, soutenir sans condition Israël et l'Arabie saoudite, maîtriser les ressources énergétiques. Or, cet édifice s'effrite. La levée du blocus américain sur les ports iraniens n'est pas une concession passagère ; c'est l'aveu d'une impuissance. Les États-Unis ne peuvent plus maintenir à la fois une présence militaire écrasante, l'alliance israélienne à tout prix, et l'isolement de l'Iran. Il faut choisir. Ils ont choisi de se retirer du jeu d'équilibre qui exigeait trop de ressources, d'attention et d'usure.
Cette reculade s'inscrit dans un mouvement plus vaste. Pendant quatre siècles, l'Europe et l'Occident ont imposé leur volonté au monde non européen par la seule force militaire et l'avantage technologique. Ce privilège s'érode. La Russie s'endure sous les drones ukrainiens, la Chine monte en puissance, l'Inde se fait entendre. Washington, face à des rivaux multiples et à des guerres sans fin, doit arbitrer son effort. Le Moyen-Orient, qui fit la grandeur américaine au XXe siècle, devient un théâtre secondaire. Le signal adressé à Téhéran — nous négocions, nous acceptons votre existence régionale — sera reçu partout comme l'annonce que l'ordre américain cède.
Pour Israël et l'Arabie saoudite, qui fondaient leur sécurité sur une garantie inconditionnelle, ce revirement ravive les craintes les plus anciennes. Nétanyahou appelle à préserver la « relation vitale » avec Washington : formule frappante, qui avoue l'anxiété. Ces alliés se demandent dorénavant s'il leur faut chercher d'autres protecteurs ou négocier directement avec l'Iran. Quant aux peuples du Moyen-Orient — Irakiens, Syriens, Palestiniens, Libanais — qui ont payé de sang cette compétition pour l'hégémonie régionale, ils héritent d'un chaos où nulle puissance n'imposera plus d'ordre stable. Ce vide engage les années à venir.
L'histoire ne livre ses leçons qu'à qui accepte de les voir. Le repli américain du Moyen-Orient ne résorbe pas les tensions que l'Amérique y a nourries ; il les abandonne. Un nouveau système de puissances régionales doit émerger, dont les fondements restent à bâtir. Ce que nous observons n'est pas la paix : c'est l'intervalle qui sépare un ordre mort d'un ordre encore à naître. Et dans ces intervalles naissent rarement les meilleures choses.