Les réparations d'esclavage : quand le capital cherche à payer le passé sans transformer le présent
Entre la Barbade et le Ghana, les appels à justice historique se heurtent à l'hypocrisie d'un ordre économique mondial qui refuse de rompre avec ses fondements coloniaux.
Les réparations financières, quand elles viennent enfin, arrivent sous forme de dettes, de conditions, de « cadres » — elles arrivent entravées par le même système qui les devait.
La Barbade annonce un manifeste pour les réparations d'esclavage, le Ghana accueille une conférence internationale sur la justice réparatrice : voilà enfin que le crime originel du capitalisme consent à se reconnaître. Mais attendons avant de crier victoire. Ces annonces résonnent comme un aveu tardif, une confession murmurée par celui qui a pillé et qui, voyant son butin remis en question, consent à reconnaître le vol. Sauf qu'il n'a jamais vraiment lâché le butin. Les réparations financières, quand elles viennent enfin, arrivent sous forme de dettes, de conditions, de « cadres » — en somme, elles arrivent entravées par le même système qui les devait. C'est du capital qui tente de se purifier en se vidant d'une part de lui-même, un geste qui ne coûte rien s'il n'ébranle pas la structure.
Car il faut y regarder de près : que signifie « justice réparatrice » dans un ordre où la richesse accumulée hier par l'esclavage demeure, intacte, entre les mains des mêmes nations ? Les États-Unis qui financent les initiatives de santé en Afrique du Sud, puis les coupent dès qu'un gouvernement déplaît à Washington, prétendent-ils au rôle de justicier ? L'Europe, qui doit des comptes à un continent entier, peut-elle payer son crime en pièces sonnantes sans en payer le prix réel : celui de céder le pouvoir économique ? Les réparations sans redistribution du pouvoir — du contrôle des terres, des ressources, des flux commerciaux — ne sont que de la poudre aux yeux.
Il y a là une question que les bureaucrates de la conscience internationale préfèrent éviter : les réparations doivent-elles rester des transferts entre États, des chiffres dans un budget international, ou doivent-elles exiger une refonte complète des rapports de domination économique ? Tant que les anciennes métropoles coloniales gardent la main sur les marchés, les monnaies, les investissements directs en Afrique — tant que le capital continue de se valoriser aux dépens des pays du Sud —, aucun paiement symbolique ne peut compenser. Les réparations, c'est un enjeu, une arène. Qu'on ne se trompe pas : le capital mondial, dans sa sagesse cynique, préfère payer une fois plutôt que de perdre le pouvoir pour toujours.
Ce qui devrait sortir de ces conférences, ce n'est pas un chèque mais une exigence : celle de transformer les fondements mêmes d'une économie bâtie sur le crime. Sinon, on ne fait qu'ajouter une couche de respectabilité à une barbarie poursuivie sous d'autres formes. La vraie justice réparatrice commence quand ceux qui ont hérité du pillage acceptent de n'hériter de rien, et quand ceux qui ont été pillés reprennent le droit de décider de leur propre richesse.
Source : Carbon Majors (InfluenceMap) — la liste complète des 178 producteurs (entreprises et États)