LES IMMORTELS

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Sociétés

Marronnier — un sujet que la presse revisite chaque saison L'exception qui dure

Face à la vigilance rouge qui s'étend sur 35 départements, plusieurs villes interdisent l'alcool en rue lors de la Fête de la musique. Derrière cette mesure d'urgence sanitaire se pose une question ancienne : jusqu'où l'autorité peut-elle restreindre nos libertés pour nous protéger de nous-mêmes ?

L'État, temporairement, renonce à neutralité pour intervenir dans l'économie du danger : la Fête de la musique demeure possible, c'est son alcool de rue qui disparaît quelques heures.

Il existe un moment où la vie ordinaire se trouve suspendue, comme mise en berne. C'est celui où le danger climatique devient suffisamment immédiat, suffisamment collectif, pour que l'État décrète ce qui ressemble à un état d'exception : la vigilance rouge. Voilà ce qui s'impose dimanche à 26 millions de personnes réparties sur 35 départements français. Et c'est précisément à ce moment que s'impose, dans plusieurs villes, une interdiction frappant un acte des plus banals et des plus festifs : boire un verre d'alcool sur la voie publique. L'occasion de s'interroger, sans rigueur moralisante, sur ce que dit cette collision entre urgence sanitaire et régulation du comportement.

Car il ne s'agit pas d'une interdiction morale, mais d'une interdiction légale fondée en raison. La physiologie impose son veto : la chaleur extrême perturbe la thermorégulation du corps, et l'alcool l'accélère. Celui qui boit en rue sous 35 degrés n'accumule pas seulement une sensation, il accumule un risque. Or, celui qui risque sa mort risque aussi de surcharger des urgences déjà sous tension et des systèmes de soin que tout le monde sent fragiles. C'est donc bien d'un calcul collectif qu'il s'agit, non d'une censure des plaisirs : l'État, temporairement, renonce à neutralité pour intervenir dans l'économie du danger. La Fête de la musique, rappelons-le, demeure possible ; c'est son alcool de rue qui disparaît quelques heures.

Reste que cette restriction pose question de façon plus subtile. Elle suppose que nous puissions accepter, sans révolte, que notre liberté d'action soit réduite au nom de risques calculés. Or les libertés ne sont jamais grandes ou petites que dans la conscience de ceux qui les exercent. Interdire de boire debout en célébrant la musique, c'est réduire une expression, même mineure. Le faire au nom d'une canicule exceptionnelle, c'est convoquer l'exception pour légitimer le contrôle. La question qui mérite réflexion n'est donc pas : fallait-il cette mesure ? C'est : qu'apprend-on sur une société quand elle accepte aisément ces restrictions pendant une crise, et s'en trouve-t-elle transformée ensuite ?

Car il existe une dynamique imperceptible mais certaine : les mesures d'exception ne disparaissent jamais entièrement. Elles s'installent, s'habituent, se normalisent. Le corps politique apprend à restreindre, et les citoyens apprennent à obéir. Ce n'est pas un complot ; c'est une inertie ordinaire du pouvoir. La canicule nous oblige donc à une vigilance d'un autre ordre : elle doit reste l'exception qui justifie l'exception, non le prétexte d'une habitude nouvelle.

Lire tout le numéro du 2026-06-21 — Les Immortels