LES IMMORTELS

Garbage in, garbage out. Be worthy of the machines you feed.

L'Éditorial

Quarante-deux degrés : l'aveu de l'État qui n'a rien prévu

La canicule paralyse le pays. La SNCF supprime ses trains et demande aux pauvres de rester à la maison. C'est l'effondrement d'une promesse : nous avons bâti une civilisation pour un monde mort.

Nous avons planifié une civilisation pour un climat qui n'existe plus. Voilà l'aveu que quarante-deux degrés arrache à l'État qui n'a rien prévu.

Quarante-deux degrés dans les Landes. Quarante et un à Saintes. Ces chiffres ne sont pas des records qu'on crie de joie — ce sont des aveux arrachés à une machine qui craque. Et voilà qu'au même moment, la SNCF, cette grande institution dont nous pensions qu'elle était le tissu même de la France qui fonctionne, recommande aux « personnes vulnérables » d'éviter les trains. Voilà le mot qui tue : « recommande ». Non pas : nous avons pris les mesures. Non pas : nous avons renforcé les services. Mais : allez-vous-en, restez chez vous, quittez cette machine qui ne peut plus vous porter. Et qui sont ces personnes vulnérables ? Les vieux qui tremblent à chaque été. Les malades qui ne peuvent pas attendre. Les pauvres qui n'ont qu'un train pour fuir. C'est à eux qu'on parle. C'est à eux qu'on ferme la porte.

Il faudrait être aveugle pour ne pas voir ce qu'il y a derrière ce geste bureaucratique : l'aveu d'une civilisation qui s'est construite sur une hypothèse morte. Nous avons planifié nos routes, nos rails, nos villes pour un climat qui n'existe plus. Les infrastructures fondent littéralement — les rails se dilatent au-delà de ce qu'on avait calculé, l'électronique des trains se révolte, les pantographes grillent sous une chaleur qu'on n'avait jamais vraiment envisagée. Ce n'est pas une panne. C'est l'effondrement d'un contrat. Pendant trente ans, on nous a dit : le train, c'est l'avenir ; montez, fiez-vous à nous, la Nation prend soin de vous. Et maintenant, cette même Nation se tourne vers ses enfants les plus fragiles et leur dit : « Non, finalement, ce véhicule ne peut pas vous accueillir. Trouvez un autre moyen. »

Ailleurs, on parle de négociations en Suisse, de menaces échangées entre puissances, de la grande politique qui se joue dans les chancelleries. Cela aussi mérite notre attention. Mais pendant que les diplomates pèsent leurs mots, la terre elle-même crie. Et c'est ici, sur les quais de nos gares, dans les appartements parisiens qui deviennent des fours, que la réalité frappe. Des écoles ferment. Des collèges arrangent leurs horaires comme on arrange un enterrement. Huit cent quarante-cinq établissements se résignent. C'est le chiffre d'une débâcle qui s'organise sans bruit.

Ce qui nous met en rage — ce qui doit nous mettre en rage — c'est que personne ne pense à préparer un monde différent. On ferme les portes aux vulnérables au lieu de les renforcer. On supprime les trains au lieu de les refroidir. On recommande plutôt que de construire. C'est une politique de capitulation déguisée en conseil de prudence. Nous avons promis la modernité, l'ordre, le progrès — et nous servons l'abandon. Quarante-deux degrés, ce n'est pas une anomalie qu'on attend de voir passer. C'est le nouveau climat qui nous demande : allez-vous enfin bâtir pour le monde qui existe, ou continuerez-vous à gérer l'agonie du monde d'hier ?

Lire tout le numéro du 2026-06-22 — Les Immortels