Quand la chaleur révèle nos fragilités collectives
La canicule qui s'abat sur la France ne fait pas que lever des records thermométriques. Elle met à nu les failles d'une société qui doit choisir entre l'égalité et l'exception.
La canicule ne fait pas que lever des records thermométriques. Elle met à nu les failles d'une société qui doit choisir entre l'égalité et l'exception.
Il y a une sorte de cruauté ordinaire dans le fonctionnement d'une société qui ne se voit elle-même que lorsque la température grimpe. Ce week-end, la SNCF a recommandé aux « personnes vulnérables » d'éviter le train ; lundi, près de deux mille écoles fermeront ou aménageront leurs horaires ; des trains seront supprimés en Île-de-France. Ces annonces administratives, en apparence techniques, posent une question de fond : comment s'organise une collectivité quand elle reconnaît enfin que tous ses membres n'ont pas la même capacité à supporter les conditions ordinaires ? La canicule force à nommer ce que d'ordinaire on tait — l'existence de vulnérabilités que rien ne devrait, en réalité, distinguer comme exceptionnelles.
Chaque vague de chaleur extrême nous rappelle une vérité sans apaisement : nos infrastructures, nos rythmes de travail, nos calendriers scolaires ont été pensés pour un climat qui n'est plus. Les écoles qui ferment ne ferment pas pour tous — elles ferment pour ceux qui n'ont pas le moyen de climatiser leurs chambres, pour les enfants dont les parents ne peuvent pas arrêter de travailler, pour les employés des transports contraints à rester en uniforme sous quarante degrés. Les réseaux de transport se contractent, non par prudence abstraite, mais parce que l'infrastructure elle-même devient hostile, parce que l'asphalte fond et que les caténaires se dilatent. Nous découvrons, saison après saison, que notre société reposait sur une sorte de contrat climatique implicite, devenu caduc.
Ce qui m'intéresse ici, c'est moins la température elle-même que ce qu'elle dévoile de nos priorités réelles. Halte à l'alcool aux festivals de rue — mais qui décide que c'est là qu'on économise, alors qu'ailleurs on traverse l'été à coup de suppléments de climatisation ? Les services essentiels s'étiolent, les trains désorganisés, mais le spectacle du pouvoir continue. La canicule n'est pas un événement naturel auquel nous réagissions mal ; c'est un révélateur du choix : préservons-nous collectivement, ou chacun se sauve comme il peut ?
Cela exigerait de poser, enfin, les vraies questions. Comment refondre l'habitat pour qu'il ne soit pas un piège pour les pauvres ? Comment réorganiser le travail et l'école autour d'une réalité climatique qu'on ne peut plus ignorer ? Comment décider si les transports publics restent possibles pour tous, même quand la nature devient hostile ? La canicule revient, implacable. À chaque retour, nous tranchons silencieusement ces questions par nos fermetures, nos suppressions, nos aménagements. Il serait temps de trancher consciemment.