LES IMMORTELS

Garbage in, garbage out. Be worthy of the machines you feed.

La tribune du jour

Marronnier — un sujet que la presse revisite chaque saison La chaleur nous enseigne ce que nous préférons ignorer

Quand le thermomètre monte, nos certitudes vacillent. C'est précisément à ces moments que nous devrions apprendre à nous connaître.

Nous ne sommes pas des créatures abstraites, des producteurs ou des consommateurs interchangeables. Nous sommes des corps qui suent, qui tombent malades, qui meurent.

Il est remarquable que la canicule, ce phénomène qui revient chaque année avec une régularité de saison, nous surprenne toujours comme une impertinence personnelle. Les trains ne circulent plus ? Scandale. Les écoles ferment ? Absurdité administrative. L'alcool déshydrate davantage quand il fait chaud ? Informations troublantes qu'on préférait ignorer. Et pourtant, il ne s'agit là que de faits simples, élémentaires même : notre corps obéit à des lois physiques que les millésimes précédents n'ont nullement abrogées. Que révèle cette indignation annuelle sinon notre penchant à vivre comme si les principes de la nature ne nous concernaient pas vraiment, comme s'il existait quelque chose dans notre modernité qui nous eût rendus imperméables à la chaleur, à la fatigue, à la vulnérabilité ?

Ce que la température extrême montre avec une clarté presque impertinente, c'est que certains d'entre nous sont plus « vulnérables » que d'autres — terme prudent que les autorités emploient pour désigner les enfants, les vieillards, les infirmes. Ce mot peint l'humaine condition bien plus fidèlement que nos théories optimistes. Nous ne sommes pas des créatures abstraites, des producteurs ou des consommateurs interchangeables. Nous sommes des corps ; des corps qui suent, qui se désaltèrent, qui tombent malades, qui meurent. Et ces corps ne se distribuent pas équitablement : certains ont l'air conditionné, d'autres non. Certains peuvent s'accorder le luxe d'ignorer les avertissements sanitaires, d'autres doivent compter chaque gorgée d'eau. Cette révélation n'est point nouvelle, certes. Mais la canicule, par sa brutalité même, empêche qu'on la contourne avec des discours généreux.

Il faudrait peut-être remercier la chaleur de nous rappeler une vérité que nous travaillons continuellement à oublier : qu'une société se mesure non point à ses sommets, à ses records de productivité ou à ses innovations technologiques, mais à la manière dont elle préserve ses plus fragiles quand l'épreuve arrive. Comment traite-t-elle ceux qui ne peuvent pas s'enfuir au bord de la mer, qui ne possèdent pas de climatisation, qui dépendent des transports publics justement suspendus pour raison de sécurité ? Voilà la seule question morale qui mérite vraiment d'être posée. Non pas : comment supprimer la canicule ? — elle viendra, année après année. Mais : comment vivons-nous ensemble dans ses périodes ? Quelle solidarité faisons-nous germer de ce mal commun ?

Car tel est peut-être le secret de ces jours de chaleur accablante : ils nous offrent une occasion, une seule, de cesser de prétendre que la fragilité est l'affaire d'une minorité marginale. Elle est universelle. Et dans cette universelle faiblesse gît la seule base honnête d'une communauté digne de ce nom.

Lire tout le numéro du 2026-06-22 — Les Immortels