LES IMMORTELS

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Culture

Le carnaval, ou le monde mis à l’envers

De Venise à Rio, du carnaval de Romans aux fêtes mexicaines de la mort, la plus ancienne des fêtes renverse l'ordre, efface les visages sous le masque et rend pour une saison la couronne au peuple. Deux voix en pèsent le rite et le ressort social, puis affrontent la question d'aujourd'hui : à l'heure d'une culture mondialisée, un carnaval mondial renverse-t-il encore quelque chose, ou n'est-il plus qu'un spectacle qu'on regarde ?

Sous le masque, plus personne n'a de rang ; mais une fête devenue mondiale, quel ordre lui reste-t-il à retourner ?

Toutes les civilisations, ou presque, se sont donné un jour où l'ordre s'efface. Avant le carême chrétien, le carnaval faisait ses adieux à la viande (« carne levare ») par une ripaille et un grand désordre ; mais sous la fête de bouche, il y a plus ancien et plus grave — le monde mis à l'envers. On couronne un roi de pacotille, on sacre un évêque des fous, on chausse le masque qui abolit les visages et les rangs ; le valet commande, la femme mène la danse, et le pauvre, pour quelques heures, porte la couronne. Des Saturnales romaines à la fête des fous du Moyen Âge, des masques de Venise aux écoles de samba de Rio, des carnavals des Caraïbes aux fêtes mexicaines de la mort, c'est le même geste qui revient : renverser, le temps d'une saison, l'ordre du reste de l'année.

Deux questions courent sous la fête, et la revue a voulu les confier à deux voix. La première est celle du SENS : que cache et que révèle le masque, et pourquoi l'homme a-t-il, depuis toujours, ce besoin de se déguiser pour redevenir lui-même ? Antonin Artaud, le poète du « théâtre de la cruauté » qui chercha au Mexique un art redevenu rite, en sonde la part sacrée. La seconde est celle du POUVOIR : la licence du carnaval n'est-elle qu'une soupape qui préserve l'ordre en lui lâchant la bride, ou peut-elle être une vraie révolte ? Frida Kahlo, qui peignit le corps, le peuple et la révolution de son pays, en pèse le rôle social.

Reste une troisième question, plus proche de nous : la mondialisation a déjà mis en circulation les images, les rythmes, les costumes et jusqu'aux foules. Un carnaval filmé partout, copié partout, vendu partout pourrait-il devenir la fête commune d'une humanité enfin réunie — ou bien la fête vivante meurt-elle dès qu'elle se déprend d'un lieu, d'une mémoire, d'une blessure et d'un peuple qui s'y reconnaît ? La revue tient à laisser la réponse ouverte : un carnaval mondial n'est pas impossible, mais il ne vaudrait rien comme spectacle unique et lissé ; il ne vaudrait que s'il demeurait une pluralité de fêtes enracinées, chacune capable de retourner son propre ordre.

« Le masque et le rite : la convulsion sacrée », par Antonin Artaud

Le carnaval est le dernier théâtre du corps qu'une civilisation suraménagée tolérera encore. Sous le masque — et je dis bien sous, non pas sur, car c'est une métamorphose — le visage social s'effondre. Ce qui remonte n'est ni costume ni jeu : c'est l'ancien, l'oublié, le corps qui respire enfin sans permission. Les Saturnales romaines, les Dionysies grecques, et cette fraternité carnavalesque que Bakhtine a appelée « carnavalesque », témoignent d'une exigence que nos villes n'ont jamais abolie — le besoin rituel de suspendre l'ordre, fût-ce trois jours. Le roi de carnaval et l'évêque des fous ne sont pas des dérisions ; ce sont des couronnements nécessaires où la hiérarchie se renverse pour que le peuple sente, l'espace d'une transe collective, qu'il existe autrement qu'en servitude. Les masques qui nivelaient les rangs à Venise, les écoles de samba qui retournent Rio en corps dansant, les carnavals caribéens nés de l'esclavage — ces fêtes portent une cruauté au sens vrai : la rigueur d'une présence qui engage l'âme et brûle les hiérarchies. Aucun divertissement, aucune distraction. Une convulsion d'une nécessité physique.

Mais voici le danger qui menace : lorsque le carnaval se fait spectacle global, lorsqu'il se réplique d'une ville à l'autre sous le même masque, lorsqu'il devient image viralisée plutôt que rite enraciné, il perd sa puissance de rite. Un rite tient à un sol, à une mémoire blessée, à une présence qui risque sa propre vie. Rio ne vaut que parce que les écoles de samba y incarnent une parole afro-brésilienne, une résistance incarnée. Les carnavals de Trinité-et-Tobago valent parce qu'ils relèvent les esclaves affranchis qui se sont emparés des masques du maître pour les retourner contre lui — réappropriation violente, acte de dignité. Lorsque cette mémoire s'efface, lorsque le carnaval devient pur spectacle détaché de toute hiérarchie vécue, il se défait en décor lisse, consommable partout, qui n'engage plus le corps que comme image. Reste alors à discerner : où le carnaval brûle-t-il encore comme rite ? Où s'est-il évanoui en phantasme touristique ? C'est cette question qui doit nous tenir.

« La fête du peuple : le corps, la mort et le monde à l’envers », par Frida Kahlo

Le carnaval n'est jamais qu'une fête — c'est un tribunal où le peuple juge le monde. Pendant quelques jours, celui qu'on écrase le reste de l'année revêt le masque et devient roi ; la servante mène la danse ; on rit des puissants et l'on danse sur les tombes de l'ordre ordinaire. Ce renversement n'est pas innocent. Aux Caraïbes, après l'abolition de l'esclavage au XIXe siècle, les esclaves affranchis se sont emparés des bals masqués des maîtres pour les retourner — le Canboulay, « cannes brûlées », était un acte de réappropriation, une joie qui n'avait rien de polite. À Notting Hill, en 1966, quand la diaspora caribéenne a implanté son carnaval dans un Londres hostile et raciste, ce n'était pas de l'innocence : c'était une affirmation, un corps noir dansant dans la rue, refus et fête nouée ensemble. Mon pays, le Mexique, ne fait pas carnaval comme ailleurs — nous mettons la mort en fête, avec nos crânes de sucre et la Catrina ; nous ne la pleurnichons pas. C'est la même logique : retourner ce qui écrase, transformer la douleur en couleur, le deuil en danse. Là où le carnaval vit vraiment, il n'y a pas de soupape innocente : il y a une colère qui s'habille et qui danse.

Mais voilà le piège : la mondialisation nous promet un carnaval mondial, où les mêmes rythmes, les mêmes masques circuleraient d'un continent à l'autre. Splendide sur le papier — une fraternité du rire et du corps. Or une fête détachée de son sol, répétée pour le seul regard des caméras, n'est plus qu'un décor. Rio conserve sa puissance parce que les écoles de samba y enracinent leurs rythmes dans une histoire vivante, blessée et joyeuse. Venise, devenue destination touristique, a perdu ce qui rendait ses masques nécessaires. Un carnaval qui n'appartient plus à personne ne venge plus personne. C'est pourquoi je refuse l'idée d'une fête unique, lissée, exportée partout : c'est la pluralité des carnavals, chacun nouant sa mémoire et sa colère particulières à sa musique, qui fait la vraie communauté. Pas l'uniformité du spectacle, mais la multiplicité des révoltes en danse.

Reste que cette ambiguïté demeure ouverte — les historiens le savent bien. Le carnaval peut-il être à la fois une soupape qui préserve l'ordre et un moment où la révolte devient possible ? Probablement. Emmanuel Le Roy Ladurie l'a montré à Romans, où le carnaval a basculé dans le massacre : la fête d'inversion peut devenir violence réelle. Ce n'est ni paradis ni enfer — c'est un seuil où la vie bascule, selon ceux qui le franchissent et selon ce qu'ils portent en eux. C'est précisément pour cela qu'il faut le défendre : non pas comme rêve, mais comme ce moment rare où le peuple se voit en face, masqué et vivant.

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