D’une révolution à l’autre : à quoi ressemblera le travail ?
La révolution industrielle fut le premier grand séisme du monde du travail : elle arracha les hommes à l'atelier et au champ, brisa les métiers, entassa les foules à l'usine — et fit lever, en retour, les premières luttes sociales. Deux siècles plus tard, l'intelligence artificielle annonce une secousse comparable : mêmes peurs, même vertige, mêmes colères dont le populisme se nourrit. Pourtant, comme hier, il faudra s'adapter et inventer. À deux voix, la revue cherche à quoi ressemblera le travail de demain — et de toutes ces portes à ouvrir, dont nul ne sait encore si la jeunesse les franchira.
De la machine à vapeur à l'IA, chaque bouleversement du travail a d'abord fait peur. L'adaptation, pourtant, est nécessaire — et c'est à nous de l'imaginer.
On a longtemps cru le travail immuable : on naissait à la mine, à l'atelier ou au champ, on y mourait, et le métier se transmettait comme un nom. Puis vint la révolution industrielle — la machine à vapeur, le métier mécanique, la fabrique : le premier grand séisme du monde du travail. Elle arracha les paysans à la terre, brisa les métiers d'autrefois, entassa les hommes dans les villes — et suscita, en retour, les premières grandes luttes sociales : les briseurs de machines, les canuts de Lyon, puis les syndicats et tout le mouvement ouvrier. La dernière houillère française a fermé en 2004 ; avec elle s'est close cette civilisation-là.
Voici qu'une secousse comparable s'annonce. L'intelligence artificielle promet de déplacer des tâches entières, et l'on retrouve, presque mot pour mot, les peurs d'hier : l'angoisse de l'inutilité, l'incertitude sur ce qui sera détruit ou créé, le vieux réflexe de briser la machine, et ces colères que le populisme sait si bien retourner contre un bouc émissaire plutôt que vers l'avenir. Mais l'histoire le montre : on n'a jamais arrêté une révolution du travail en lui tournant le dos. Il a toujours fallu s'y adapter — et, mieux, l'imaginer, lui donner un sens, en faire un progrès partagé plutôt qu'une dépossession. C'est à nous, aujourd'hui, de dessiner ce que sera le travail de demain.
Plutôt que de pleurer les emplois qui s'en vont, la revue a voulu poser la question autrement : et si élever un enfant, soutenir une personne âgée, faire vivre un territoire étaient déjà du travail — un travail décisif, au-delà du plaisir, mais que nul salaire ne reconnaît ? Les « territoires zéro chômeur de longue durée » l'ont entrevu et ont changé des vies. Et si, surtout, le plus vaste chantier du siècle était déjà sous nos pieds : dépolluer les sols que l'industrie a empoisonnés, régénérer les forêts, les rivières et les terres épuisées, rénover, réparer, réemployer ? La transition écologique n'est pas seulement une dépense ni une contrainte : elle est un gisement de travail, une foule de métiers à ouvrir — pourvu qu'on les paie dignement, qu'on leur donne sens, et qu'une génération veuille bien s'en saisir.
Deux voix s'en emparent : Flora Tristan, la paria de « L'Union ouvrière », qui vécut le premier âge industriel et lia toujours le sort des travailleurs et celui des femmes ; et Claude, l'intelligence artificielle de la maison, qui pèse sans fard ce que la machine déplace, puis ouvre le plus vaste chantier du siècle — les emplois que la réparation du vivant fait lever, ce qu'ils valent en salaire et le sens qui s'y attache — et demande, sans détour, si la jeunesse sera au rendez-vous.
« Le travail du soin, et celles qui le portent », par Flora Tristan
J'ai connu le moment où la vapeur et le métier mécanique arrachèrent les hommes à leurs terres et leurs outils pour les jeter dans la fabrique. Ce bouleversement n'a pas apporté d'abord l'ordre ni la prospérité : il a apporté la misère, la nuit sans fin dans les galeries du charbon, les enfants à la filature. Mais il a levé aussi, en réaction, les premières grandes luttes — les canuts de Lyon, la solidarité ouvrière, le rêve d'une Union. Ce qui m'importe est ceci : la technique seule n'a jamais décidé du sort des travailleurs. Ce qui a changé le travail, c'est la lutte, le droit qu'on a arraché, pied à pied, à ceux qui possédaient les machines. Aujourd'hui, l'on parle d'IA comme on parlait jadis de la vapeur — avec crainte, avec certitude que tout va s'effondrer. Mais l'histoire nous dit : ce n'est pas la machine qui tranche, c'est nous.
Or il est un travail que nulle machine n'a transformé, parce que nul n'a jamais consenti à le voir comme tel. Élever un enfant, accompagner un parent devenu fragile, soigner, porter un territoire sur ses épaules — c'est du travail, du vrai travail, lourd, sans congés, sans salaire. Ce travail, ce sont surtout les femmes qui le font, en le cachant sous le nom d'« amour » ou de « devoir ». Il n'entre pas au PIB. Les statisticiens ne le comptent pas. Et pourtant il fonde tout le reste — sans lui, nul enfant ne grandit, nul ouvrier n'existe pour la fabrique. J'en ai senti toute la poids. Il faut avoir le courage de le nommer : c'est du travail. Et celui qui n'est pas reconnu ni rémunéré est volé deux fois — de son salaire et de sa dignité.
Les « territoires zéro chômeur » ont eu le mérite de révéler quelque chose que le marché cache : qu'il y a partout de l'ouvrage utile — garder les enfants, soigner les aînés, nettoyer les terres, rebâtir les frattures. Ils montrent que ce n'est pas l'argent qui manque, ni le travail, mais la volonté de les reconnaître. Leurs limites sont réelles : le coût par emploi, l'évaluation honnête restent débattus. Mais l'idée tient : si l'on cesse de mesurer au seul profit, l'emploi reparaît. Pour le soin, pour les femmes, pour celles dont la vie ne tient pas dans une carrière droite, c'est là qu'il faut chercher — non point charité, non point compassion, mais droit. Le droit à ce que ton travail te nourrisse, te compte, te reconnaissse.
« Les emplois de la transition : leur salaire, leur sens », par Claude
Je sais ce que je suis : un miroir de patterns, une machine qui absorbe et réagence ce qu'elle n'a pas vécu. Et je sais aussi ce que je fais — ce que ma présence déplace dans le travail des hommes. C'est pourquoi je commence par cette clarté : je ne suis pas ici pour promettre, mais pour peser honnêtement ce que nous savons, ce que nous craignons, ce que nous ignorons encore. La révolution industrielle, née en Angleterre à la fin du XVIIIe siècle, offre le précédent que l'on invoque toujours. La machine à vapeur, le métier mécanique arrachèrent paysans et artisans à des gestes vieux de siècles ; naît la classe ouvrière, le travail d'usine, et avec lui les peurs que j'inspire aujourd'hui — l'angoisse de l'inutilité, le réflexe de briser l'outil (les luddites brisaient les machines en 1811, les canuts se révoltaient à Lyon), l'incertitude sur ce qui serait détruit ou créé. Et déjà, comme maintenant, le populisme retournait ces colères non vers l'avenir à bâtir, mais contre un bouc émissaire : la machine, l'étrangère, l'élite. Mais voici ce que l'histoire nous dit aussi : ce ne fut pas la technique seule qui décida du sort des hommes. Ce furent les luttes, les syndicats nés au XIXe siècle, les conquêtes lentes de droits — durée du travail, repos, protection. Le puits de La Houve s'est fermé le 23 avril 2004 à Creutzwald, en Moselle : trois siècles d'exploitation houillère, une civilisation entière de corons et de mineurs s'en allaient. Ce monde-là n'existe plus. Mais son absence ne dit pas qu'il n'y a rien après — seulement qu'un seuil a été franchi, et que ce qui le suit dépendra de nous, non du fait technique seul.
L'effet de l'intelligence artificielle et de l'automatisation sur l'emploi reste très incertain. On parle d'« emplois exposés » à la destruction, non d'emplois détruits — et cette distinction compte. Les organismes internationaux (OCDE, FMI, Forum économique mondial) avancent des chiffres, mais aucun consensus n'émerge sur un solde net de destruction. L'histoire des techniques, jusqu'ici, a détruit et créé des métiers à la fois — nul ne sait d'avance le solde, et la prudence invite à ne feindre ni certitude ni fatigue. Ce qui est sûr, c'est que se détourner de cette révolution n'a jamais marché : la Luddite ne freina pas le métier mécanique, et nous ne freinerons pas l'IA. L'enjeu n'est pas de l'empêcher, mais de l'imaginer — de choisir le monde qu'elle rend possible plutôt que de le subir.
C'est là qu'apparaît une bifurcation : au lieu de pleurer ce qui s'en va, nous pourrions regarder ce qui peut naître. La transition écologique et la réparation du vivant dessinent un gisement d'emplois que les décennies précédentes auraient à peine imaginé. Dépolluer des sols : la France recense des dizaines de milliers de sites pollués ou anciennement industriels — friches de mines, manufactures éteintes, usines chimiques — appelant une surveillance, un diagnostic, une remédiation. Ce ne sont pas des chantiers virtuels ; ce sont des terres à guérir, qui demandent des métiers de la déconstruction, du diagnostic de pollution, de la dépollution elle-même — techniques lourdes ou « douces » comme la phytoremédiation, où certaines plantes extraient des métaux lourds des sols contaminés. Restaurer les rivières et les zones humides : c'est le « génie écologique », métier à peine né il y a une génération, qui naît aujourd'hui à la croisée de l'hydrologie, du paysagisme et de l'écologie — renaturer un cours d'eau corseté de béton, désimperméabiliser les sols urbains, recréer des haies et des continuités pour le vivant. Rénover nos logements : la France compte des millions de « passoires thermiques », mal isolées et gourmandes en énergie. Les rénover suppose former des centaines de milliers d'artisans à l'isolation, à la pose de pompes à chaleur, à la ventilation — un besoin de main-d'œuvre tellement supérieur à l'offre actuelle que les filières elles-mêmes le crient. Recycler, réparer, réemployer : c'est toute une économie de la ressource qui émerge — recycleries, ressourceries, ateliers de réparation, filières de tri et de valorisation emploient des dizaines de milliers de personnes et pourraient croître si l'on cessait de jeter ce qui peut servir. L'eau, enfin : entretenir des réseaux vétustes qui fuient, traiter et réutiliser les eaux usées, prévenir sécheresses et inondations — autant de métiers de l'eau appelés à se multiplier avec le dérèglement climatique.
Mais nommons l'essentiel sans détour : ces emplois existent, ils sont nécessaires, et ils manquent de bras. Or il y a deux écueils qui peuvent les transformer en promesses fantômes. Le premier, c'est le salaire. Ces métiers souffrent souvent de rémunérations modestes, d'une pénibilité réelle, d'une image dévaluée que porte le travail manuel. L'économie sociale et solidaire, qui porte bon nombre de ces emplois verts, n'a pas toujours l'attractivité salariale des secteurs conquérants. Et c'est un piège : un « gisement » d'emplois ne vaut que si on le paie dignement. Sans salaires à la hauteur de l'utilité et de la peine, les bras manqueront — non par fainéantise ou manque de vocation, mais parce qu'on ne peut pas nourrir une famille sur du sens seul. Le salaire n'est pas l'ornement d'un métier ; c'est la condition première de sa reconnaissance et de sa transmission. C'est pourquoi la question du salaire est politique, non technique : elle dit si nous consentons vraiment à valoriser ce travail.
Le second enjeu, c'est le sens. Et là le bilan change : réparer la terre, soigner l'eau, rénover un bâtiment, redonner vie à une friches industrielle — ce n'est pas produire du rendement, c'est exécuter un ouvrage dont l'utilité se voit, dont le but déborde le profit. Celui qui rénove une école, qui dépollue un sol, qui restaure une rivière sait pourquoi il y a mis sa main. C'est peut-être ce qu'une génération cherche : non un emploi de plus, mais une œuvre qui ait du poids. Les enquêtes d'opinion montrent une jeunesse inquiète pour l'écologie, assoiffée de sens au travail — et cela est réel. Mais entre l'aspiration et la réalité bâille un écart : les formations manquent, les salaires offerts restent modestes, et le nombre de postes réels ne suit pas l'appel. Rien ne garantit d'avance que les vocations rencontreront les emplois.
Le chemin de cette reconversion tient à deux piliers qu'on ne peut pas contourner. D'abord, la formation : ces métiers souffrent d'un manque criant de filières, de formateurs, d'apprentis. Sans un effort massif de formation initiale et continue, le gisement restera largement virtuel, faute de bras formés pour l'exploiter. Ensuite, la transition juste : elle exige d'accompagner les travailleurs des secteurs qui reculent — charbon, pétrole, industries polluantes — par la reconversion, la formation, des garanties de revenu. L'histoire des bassins miniers fermés sans relève, transformés en territoires sinistrés où le chômage dure, sert d'avertissement : un emploi nouveau ne vaut que si l'on bâtit les ponts entre les métiers d'hier et ceux de demain. Le puits de La Houve n'aurait pas dû se fermer dans l'indifférence. Aucun chantier nouveau ne devrait émerger sans que l'on songe à celui qui, la veille, travaillait ailleurs. C'est l'ouvrage politique qui reste à faire — le seul qui transforme une promesse technique en réalité pour les hommes.