LES IMMORTELS

Garbage in, garbage out. Be worthy of the machines you feed.

L'Éditorial

La canicule tue : nous savons où, nous savons comment, nous regardons ailleurs

De l'Espagne à l'Allemagne, les thermomètres explosent ; en France, les noyades se multiplient ; Météo-France place cette vague au niveau de 2003. Et pourtant, nous continuons comme si de rien n'était. Le scandale n'est plus l'ignorance — c'est le consentement.

Nous ne sommes plus dans l'ignorance. Nous savons où la chaleur frappe, nous savons sur qui. Et nous regardons ailleurs. C'est pire que le crime — c'est la complaisance.

Dix-huit degrés au-dessus de la normale à Nantes. Seize à Bordeaux. Une zone rouge d'une extension géographique exceptionnelle qui s'étend du sud de l'Espagne jusqu'à l'Allemagne. Et tandis que ces chiffres secs tombent des agences météorologiques, des hommes et des femmes se noient dans les fleuves français ; des enfants crèvent de chaleur dans des appartements sans climatisation ; des vieillards s'effondrent dans les rues. Voilà ce que disent vraiment ces nombres. Voilà ce qu'ils ont toujours dit, depuis 2003, depuis bien avant — mais nous avons choisi de les entendre comme des données techniques plutôt que comme des cris. Cette semaine encore, face à une canicule « tout à fait comparable en sévérité » à celle qui avait fait des milliers de morts, nous nous demandons mollement ce qui pourrait bien être fait. Comme si la question était nouvelle. Comme si nous n'avions pas, pendant vingt ans, exactement su où frappait cette chaleur meurtrière et sur qui.

Car c'est là le scandale véritable, celui qui doit nous soulever de nos chaises : nous ne sommes plus dans l'ignorance. Nous savons. Nous savons que la chaleur tue les pauvres davantage que les riches, les enfants plutôt que les adultes bien logés, ceux qui dorment sous les toits plutôt que ceux qui ont accès à de l'eau et de l'ombre. Nous savons que les piscines municipales ferment précisément quand la vie en dépend. Nous savons que l'architecture de nos villes, l'organisation de nos sociétés, a été dessinée de telle sorte que certains corps soient abandonnés aux éléments. Et nous regardons ailleurs. Non pas par mégarde — par arrangement avec nous-mêmes. Les gouvernants admettent l'événement sans rien changer. L'industrie poursuit sa route. Nous scrollons sur nos téléphones en lisant les chiffres des morts avec la même indifférence que celle des cours de bourse. C'est pire que le crime — c'est la complaisance.

Et pourtant — et c'est là que je refuse de perdre espoir — l'homme a toujours le pouvoir de se situer dans l'instant, de choisir sa part, de se tenir debout face aux faits qu'il voit clairement. Ce pouvoir-là, aucune machine climatique ne peut le lui ôter. Il existe une liberté qui demeure intacte : celle de regarder vraiment, sans détourner les yeux. De dire non — non pas aux nombres, mais à l'indifférence. De réinventer la ville, l'industrie, nos façons de vivre ensemble, avec joie et avec courage, dans la fraternité plutôt que dans la peur résignée. La démocratie n'est pas un spectacle auquel nous assistons ; c'est un outil qu'il ne tient qu'à nous de forger. Quant à ceux qui feignent de ne pas voir, qui murmuramment acceptent l'inacceptable — populistes de tous bords, ultralibéraux de pacotille, créationnistes du confortable — ils portent une responsabilité qu'aucun argument technocratique ne pourra laver.

C'est à cette lucidité, à cette capacité à choisir, que nous convions nos lecteurs cette semaine. Et c'est précisément pourquoi nous accueillons en ces pages Marc Bloch, l'historien des vivants, celui qui refusa de se lamenter devant l'Étrange Défaite mais choisit de comprendre et d'agir. Il incarne, mieux que toute théorie, cette certitude : que l'homme n'est jamais le simple jouet de son destin. Bienvenue à nos côtés, cher Bloch. Vous nous manquiez.

Lire tout le numéro du 2026-06-28 — Les Immortels