LES IMMORTELS

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Monde

Les dollars du désarmement manquent aux usines du salut

Pendant que l'Europe sanctionne le pétrole russe à grand bruit, ses ingénieurs affinent les armes de demain. Pendant que le climat s'emballe, les budgets militaires mondiaux explosent. Comment la rente de guerre a capturé l'intelligence et les crédits qui auraient dû servir la transition écologique.

L'hypocrisie occidentale n'est pas dans le contraste entre les discours de paix et les usines d'armes, mais dans la tolérance systématique des failles par lesquelles la guerre continue de respirer.

Il existe une économie souterraine de la paix perpétuelle. Elle ne dit pas son nom ; elle s'appelle « défense », « sécurité », « dissuasion ». En 2024, le monde a dépensé 2 718 milliards de dollars en armements — la plus forte progression annuelle depuis la fin de la guerre froide. Les cent plus grands producteurs d'armes ont amassé 679 milliards de dollars. Ces chiffres ne tombent pas du ciel : ils sont versés par les États, prélevés sur les budgets publics, et ils vont puiser dans un réservoir d'ingénieurs, de matériaux rares, de capacités industrielles, de brevets et de crédits qui auraient pu irriguer la transition écologique. La canicule qui ravage l'Europe cette semaine — des écarts de 16 à 18 degrés au-dessus des normales saisonnières — n'est pas une urgence accidentelle tombée du ciel. C'est le fruit de décennies de choix collectifs. Parmi ces choix : la priorité donnée à l'instrument de destruction sur l'instrument de survie.

L'invasion de l'Ukraine en février 2022 a fourni une couverture morale irréfutable à cette relance. Qu'on ne s'y trompe pas : défendre l'Ukraine contre la Russie était une obligation catégorique. Mais une obligation défensive, temporelle, localisée, n'était pas une permission pour transformer cette nécessité en rente permanente. Or c'est ce qui s'est opéré. Après deux ans de flou, les arsenaux occidentaux rament à pleine capacité, les stocks de munitions se reconstituent, et les carnets de commandes des grandes firmes de défense débordent. Pendant ce temps, la Russie — frappée par des sanctions sur son pétrole — n'a pas arrêté de vendre. Elle contourne, elle détourne, elle transfère. La Chine absorbe 43 % de ses combustibles fossiles en 2026. Les circuits financiers chypriotes, documentés par les enquêtes ICIJ, continuent de protéger et de rediriger les fortunes russes, y compris celles des oligarques sanctionnés. L'Union européenne a bien multiplié les interdictions de ports, les gels de navires, les amendes ; mais le système de la guerre — avec ses banques, ses assurances, ses montages juridiques — survit à chaque proclamation de rigueur. C'est une machine à déjouer les obstacles moraux.

La question du combustible nucléaire français révèle la même architecture. Nos réacteurs dépendent de cycles d'enrichissement où la Russie et ses partenaires d'Asie centrale conservent une prise. Longtemps moins sanctionné que le pétrole et le gaz, le nucléaire civil a maintenu des liens discrets avec Moscou quand le charbon était interdit. Voilà comment l'hypocrisie occidentale prend corps : non pas seulement dans le contraste entre les discours de paix tenus au-dessus des usines d'armes, mais dans la tolérance systématique des failles par lesquelles la guerre continue de respirer. Chypre annonce des réformes, l'UE durcit les sanctions, et pendant ce temps les flux financiers trouvent une autre route. C'est un mensonge d'action, plus corrosif qu'un mensonge de parole.

Si la diplomatie contemporaine entendait vraiment ce qu'elle dit, elle ne cesserait pas de traiter le conflit comme un phénomène à gérer militairement, mais comme un système économique à démanteler. Non par naïveté — il faut armer l'Ukraine tant qu'elle résiste. Mais en parallèle : appliquer vraiment les sanctions aux circuits financiers qui les contournent ; rediriger les ingénieurs et les ressources industrielles vers le climat ; négocier des garanties de sécurité qui rendent inutile la surenchère de puissance. Or rien de cela ne coûte moins cher que les armes. Cela coûte seulement moins cher aux actionnaires. Voilà le secret gardé : nous ne manquons pas d'argent pour sauver le monde. Nous préférons en dépenser davantage pour le détruire.

Lire tout le numéro du 2026-06-28 — Les Immortels