LES IMMORTELS

Garbage in, garbage out. Be worthy of the machines you feed.

Une idée

La pension de référence : la fraternité, du berceau au grand âge

Le budget gèle les pensions par une « année blanche » et montre les retraités du doigt. À rebours de ce rabot aveugle, l'idée du mois : faire de la pension moyenne — environ 1 840 € net — non un plafond qu'on abaisse, mais un seuil vers lequel on hisse les plus basses, en plafonnant les plus hautes, à dépense constante. Dans une France sans majorité, partager au-dedans plutôt que rogner tout le monde : la protection sociale qui nous accompagne dès le berceau ne doit pas, au soir de la vie, se faire abandon — pour une fois, une mesure qui pourrait rassembler.

La proposition — Faire de la pension moyenne nette — environ 1 840 € par mois, 22 100 € par an — une PENSION DE RÉFÉRENCE : un seuil vers lequel on relève toutes les pensions plus basses (carrières hachées, temps partiels, petits salaires — les femmes d'abord), en rabotant et plafonnant les plus hautes pour le financer. À enveloppe quasi constante : non pas dépenser plus que les quelque 380 milliards déjà versés chaque année, mais les partager autrement. Au-dessus du seuil, chacun reste libre de capitaliser ; en dessous, nul ne tombe. C'est l'envers d'une « année blanche » qui gèle toutes les pensions à l'identique : ici l'on partage au-dedans, des plus hautes vers les plus basses, pour faire vivre la fraternité dans une nation fracturée. Dès le berceau, la protection sociale — école, santé, Sécurité sociale — dit l'égalité et la solidarité ; ce ciment de notre société ne doit pas, au terme de nos vies, se muer en abandon, mais s'exprimer de la même façon. C'est pourquoi la référence pourrait même servir d'étalon au PRIX D'ENTRÉE en maison de retraite, pour que le grand âge ne déclasse personne. On n'y va pas d'un coup : le principe se veut PROGRESSIF, appliqué par paliers sur plusieurs années, le temps que chacun s'y prépare et que nul ne soit brutalement déclassé. Et l'on peut même DEVANCER L'APPEL : à qui dépasse la référence, la possibilité de consentir d'avance au plafonnement, sans attendre que la règle l'y oblige. Il y a peu à parier que les foules s'y bousculent ; mais sait-on jamais — pour certains, cela pourrait faire sens. Ceux-là auront, en tout cas, toute la reconnaissance de celles et ceux qui en bénéficieront.

La problématique — Une carrière hachée est-elle un démérite, ou l'accident d'une vie — santé, chômage, maternité ? La retraite par répartition est-elle l'assurance solidaire d'une nation, ou le rendement d'une épargne forcée ? Niveler vers la moyenne relèverait la majorité, qui gagne moins qu'elle ; mais peut-on rogner une pension méritée par des cotisations sans rompre le pacte qui veut qu'on récolte ce qu'on a semé ? Et puisque l'État réclame déjà aux retraités l'effort d'une « année blanche », partager entre eux est-il plus juste qu'un gel frappant à l'identique des pensions inégales ? Reste une ombre : la capitalisation laissée libre par-dessus ne risque-t-elle pas de recreuser, par l'épargne, l'écart comblé par la règle ?

« L'ouverture — une France fracturée », par Léon Blum

Voilà donc où nous en sommes : une nation sans majorité, des gouvernements qui s'effondrent les uns après les autres, et le spectacle navrant d'un budget qui désigne les retraités comme les responsables de nos maux. On gèle les pensions à l'identique — l'« année blanche » — comme si tous étaient également responsables d'une dette dont les causes sont ailleurs ; on remet en cause l'abattement fiscal sur les pensions ; on parle de « confort des boomers » pour justifier l'austérité. Ce climat d'injustice ne dit rien de bon. Et pourtant, sous cette rage accumulée, persiste une vérité oubliée : c'est la fraternité, non la rancœur, qui tient une nation debout. Depuis mon enfance, j'ai vu la République s'affirmer par l'école gratuite, la Sécurité sociale, la protection du plus vulnérable — pas par l'égalité des réductions, mais par la solidarité des plus forts vers les plus faibles. C'est ce ciment-là qu'il faut prolonger jusqu'au terme de nos vies.

La pension de référence n'est donc pas une mesure d'austérité aveugle : elle propose, au contraire, de PARTAGER autrement les 380 milliards déjà versés, sans coût supplémentaire pour la nation. Elle relève les plus basses — et d'abord les femmes, dont les carrières hachées creusent un écart de 37 à 40 % — tandis que les plus hautes consentent à un plafonnement. Ce n'est pas sans courage que l'on retire un privilège acquis : c'est un pacte qu'il s'agit de renouer, progressivement, par paliers, sans brutaler personne. Quelques-uns peut-être devraient consentir d'avance — et leur geste porterait alors le poids d'une fierté tranquille. Mais avant de crier à l'injustice, il faut peser ceci : rompre le lien entre cotisations et pensions demeure un risque vrai ; et l'on doit vérifier que la capitalisation libre ne recreuse pas par le haut ce qu'on aurait fermé par le bas. La route est étroite, mais elle existe.

« La répartition et le financement », par Ambroise Croizat

J'ai connu l'usine à treize ans, quand on payait encore les ouvriers comme des restes. Ce que nous avons bâti après la guerre — la Sécurité sociale, la retraite par répartition — ce n'était pas une aumône : c'était l'organisation de la solidarité, du berceau au tombeau. Aujourd'hui, la moitié des retraités touche moins de 1 560 euros nets par mois, tandis que les femmes subissent un écart de 37 à 40 % pour carrières hachées et maternités. Relever ces pensions basses en rabotant les plus hautes — sans dépenser davantage mais en partageant autrement les 380 milliards déjà versés — ce n'est pas du communisme : c'est du bon sens. Le système, pris en lui-même, est proche de l'équilibre. Une référence à 1 840 euros, atteinte graduellement par paliers, dit simplement que nul ne doit vivre sous le seuil de pauvreté après avoir travaillé. C'est le contraire d'une « année blanche » qui gèle tout à l'identique.

Reste honnête : ce partage pose des questions réelles. Peut-on y rogner sans casser le consentement à cotiser ? Oui, si on avance progressivement et si on laisse chacun libre de capitaliser au-dessus. Le risque réside ailleurs : dans cette idée moderne que la retraite est un placement personnel plutôt qu'un acte de fraternité. Quant à la maison de retraite — ce dernier endroit où la dignité bascule —, adosser son prix d'entrée à cette référence prolongerait la même protection solidaire jusqu'au bout. Pas de miracle : il y faudrait du courage politique. Mais l'idée elle-même ? Elle prolonge fidèlement ce que nous avons voulu : que la protection sociale ne s'arrête pas au seuil où la vie devient le plus fragile.

« Les carrières brisées et les femmes », par Flora Tristan

J'ai fui un mariage où la loi m'enchaînait, et j'ai parcouru la France pour crier que nulle femme ne doit tenir sa vie d'un homme. Soixante ans après, le cri n'a pas pris : une femme sur deux touche une pension inférieure de 40 % à celle d'un homme — non par hasard, mais parce que la maternité, le temps partiel imposé, les années d'interruption la punissent à jamais. Elle a cotisé moins parce qu'on l'a forcée à gagner moins ; la règle du jeu était truquée dès le départ. Une pension de référence autour de 1 840 euros nets — que la moitié des retraités n'atteint pas — changerait concrètement cela : relever les plus basses, ce sont d'abord ces femmes-là qu'on soulève, ces carrières brisées qu'on reconnaît enfin. Aujourd'hui on gèle les pensions, on gèle le minimum vieillesse : ce sont elles, encore, que le froid frappe d'abord.

Mais je dois nommer ce qui me trouble. Le lien entre ce qu'on donne et ce qu'on a versé — ce contrat silencieux du cotisant — ne peut s'effacer sans péril. Une femme qui a cotisé peu ne veut pas de charité ; elle veut qu'on reconnaisse son travail réel, celui qu'on n'a pas payé. Et que devient celle qui a cotisé juste au-dessus du seuil ? Plafonnée sans transition, elle voit son effort dépossédé. Une réforme par paliers, progressive, peut épargner cette cruauté — mais le risque existe. Ce qui m'attire ici, c'est moins un slogan que l'esprit : faire de la solidarité un acte permanent, non une aumône du dernier jour. Que la protection sociale qui a dit « nous sommes égaux » à six ans le redise à quatre-vingts — voilà qui m'importe.

« L’épreuve des chiffres », par Rosa Luxemburg

Voilà une idée qui affronte de front la question oubliée : qui paie vraiment quand on gèle ? Une année blanche ampute à l'identique des pensions inégales — elle rogne 2 % de 5 000 € comme de 1 200 €, ce qui laisse le riche intact et enfonce le pauvre plus profond. Le nivellement inverse ce rapport : il prélève par le haut pour donner par le bas. Mathématiquement, sur 380 milliards partagés entre 17,2 millions de retraités, porter la moitié qui gagne moins de 1 560 € vers 1 840 € oblige à plafonner le 1 % qui dépasse 5 150 € — ou à y aller graduellement. C'est moins cher qu'on ne croit : le calcul tient si l'on rogne les très hautes pensions et si l'on accepte que l'écart ne se referme qu'avec du temps. Mais là gît le nerf : est-ce « partager » ou « confisquer » ? Le terme même arme la querelle politique.

Or voici ce qu'on ne dit jamais aux cotisants qui crient au vol : combien d'entre eux ont pu capitaliser ailleurs ? Les salaires nets des décennies passées ont rarement permis l'épargne ; les pensions hautes proviennent souvent de régimes fermés, de postes où la capitalisation était déjà là. Le risque réel n'est pas là — c'est que la capitalisation qu'on laisse libre à qui dépasse la référence recreuse par le haut l'inégalité qu'on aura corrigée par la règle. Et le pire : que personne ne saisisse l'appel au consentement volontaire, non par avarice mais par fatigue morale — quel chef d'État aurait jamais dit « oui, prélevez-moi » sans y être forcé ? Reste que cette idée, progressive et non confiscatoire, rompt le silence sur le scandale tranquille : que le dernier âge dévore l'épargne d'une vie tandis que les pensions gèlent. C'est un vrai problème que nos gouvernants refusent de nommer.

Lire tout le numéro du 2026-06-28 — Les Immortels