LES IMMORTELS

Garbage in, garbage out. Be worthy of the machines you feed.

Média

À nos amis compatriotes convaincus

Aux climatosceptiques, aux « complotistes », à tous ceux que la défiance a gagnés — un mot qui ne vient ni juger ni convaincre, mais tendre la main. Une double chronique d'Albert Londres et de Séverine.

Sortir d'une emprise pour tomber dans une autre, ce n'est pas s'affranchir : s'affranchir, c'est garder la main sur son propre jugement.

ALBERT LONDRES. — On commence un reportage par ce qu'on a vu de ses yeux, jamais par une thèse. Alors je vous dois la vérité de mon métier : j'ai passé ma vie à me méfier des communiqués, des versions officielles, des belles consciences qui parlent du haut d'une tribune sans être jamais descendues voir. Méfiez-vous, donc — vous avez raison de vous méfier. La défiance, chez un homme du peuple comme chez un reporter, ce n'est pas une maladie : c'est un outil de travail. Je ne viens pas vous la reprocher. Je viens vous dire qu'on est en train de vous la voler, de la retourner contre vous, et de la vendre au plus offrant.

Car voilà ce que j'ai appris à force d'enquêtes : on ne ment jamais aussi bien qu'en flattant le soupçon des gens. Celui qui veut vous manipuler ne vous dit pas « croyez-moi sur parole » — il vous dit « ne croyez plus personne, sauf moi ». Et vous voilà ferrés.

SÉVERINE. — Londres a fait le tour du monde ; moi, cet hiver-là, je n'ai eu qu'à descendre au rond-point du coin. Les gilets jaunes. Et ce que j'y ai vu, je ne l'oublierai pas. Des gens qui n'avaient jamais fait de politique de leur vie, et qui, autour d'un brasero, en faisaient enfin. Des femmes seules, des retraités à mille euros, des ouvriers de la route — qui apportaient leur soupe, leur café, leur chaise pliante, et qui pour la première fois depuis des années ne se sentaient plus invisibles. On a fait des « unes » avec les barrages et les vitrines brisées. On n'en a presque pas fait avec cela : que dans ce froid, des inconnus s'étaient remis à se parler.

Voilà le premier mensonge des médias, et il n'est pas où vous croyez : il n'est pas dans ce qu'on dit, il est dans ce qu'on choisit de ne pas montrer. On vous a filmés en émeutiers parce que la flamme fait de l'audience, et qu'une soupe partagée n'en fait pas. Il y avait là une aspiration politique formidable — une demande de dignité, de justice fiscale, de voix au chapitre — et on y a répondu par des grenades et un grand débat dont nul n'a jamais vu sortir quoi que ce soit. On vous a renvoyés au silence. Et l'on s'étonne, après, que vous n'ayez plus confiance ? Le sentiment d'abandon, mes amis, n'est pas un fantasme : c'est un fait, et il est légitime.

ALBERT LONDRES. — Et puisque nous sommes à la rubrique des médias, soyons précis, comme dans une enquête : nommons. Pendant qu'on vous explique du matin au soir que « tout est manipulé », des hommes très réels, eux, achètent. Un Bolloré rachète une à une vos chaînes, vos radios, vos maisons d'édition, et y installe patiemment une seule petite musique. Un Pierre-Édouard Stérin couche noir sur blanc un plan à un milliard pour conquérir les esprits et fournir ses idées aux urnes. Ce ne sont pas là des « théories du complot » : ce sont des bilans, des rachats, des organigrammes. Le reporter qui irait fouiller n'aurait pas à se cacher dans l'ombre d'un laboratoire : il lui suffirait d'ouvrir les pages économiques. Le vrai complot, s'il faut ce mot, ne se trame pas dans le secret — il s'affiche au grand jour, et il a un nom de holding.

Voyez le tour de passe-passe : on vous a si bien appris à vous méfier de tout que vous ne vous méfiez plus de ceux qui rachètent vos moyens de penser. C'est le plus beau coup de l'histoire de la presse, et c'est contre vous qu'on l'a joué.

SÉVERINE. — Et c'est là que je veux être franche, parce que l'amour qui ne dit pas la vérité n'est que de la flatterie. Vous avez fui le journal de vingt heures — souvent à juste titre. Mais prenez garde : on ne vous a pas affranchis, on vous a changés de maître. Vous voilà aux mains d'un influenceur qui, lui, ne vous doit aucune rigueur, aucune contradiction, aucun droit de réponse. Une rédaction, même imparfaite, même tenue par un Bolloré, doit encore composer avec une loi, un ours, une déontologie, une vérification. Le garçon qui vous parle dans l'oreille, seul face à sa caméra, ne rend de comptes à personne — et il vit de votre colère, car la colère fait le clic, et le clic fait l'argent. On a remplacé le pouvoir d'un présentateur en cravate par celui d'un algorithme qui a compris qu'on vous retient mieux en vous fâchant qu'en vous éclairant.

Sortir d'une emprise pour tomber dans une autre, ce n'est pas s'affranchir. S'affranchir, c'est garder la main sur son propre jugement. Votre libre arbitre est ce que vous avez de plus précieux, et c'est précisément ce que les deux camps se disputent. Je ne vous demande pas de croire les uns plutôt que les autres. Je vous demande de ne vous vendre à aucun.

ALBERT LONDRES. — Alors gardez votre esprit critique — par pitié, gardez-le ! Un peuple qui doute est un peuple difficile à mener, et c'est très bien ainsi. Mais qu'il soit critique et ouvert, votre esprit ; car l'esprit critique qui se ferme n'est plus du doute : c'est une croyance, et la plus dure de toutes. J'ai vu des hommes qui doutaient de tout sauf d'eux-mêmes : ce ne sont plus des sceptiques, ce sont des murés. Le vrai courage de l'intelligence — le seul qui vaille, dans mon métier comme dans la vie — c'est d'oser examiner même ce qui nous déplaît, et de pouvoir changer d'avis sans se renier.

Le climat qui se dérègle, tenez : ce n'est pas une opinion de plateau, c'est la moisson qui brûle et la maison qu'on n'assure plus. J'irais le constater sur le terrain comme j'allais constater une épidémie. Mais je sais aussi pourquoi vous vous en défiez : parce qu'on en a fait le sermon des riches qui prennent l'avion en vous reprochant votre vieille voiture. L'écologie ne vous gagnera pas en vous humiliant ; elle vous gagnera quand elle sera juste — quand l'effort pèsera sur les épaules qui peuvent le porter. Là encore, votre colère a raison sur le fond, même quand on vous la détourne vers la mauvaise cible.

SÉVERINE. — Ce qui nous a manqué, au fond, ce ne sont pas les vérités. C'est le débat. Le vrai — pas le pugilat de studio où l'on coupe la parole pour vendre du temps de cerveau, mais la conversation patiente entre gens qui ne sont pas d'accord et qui se respectent assez pour rester dans la même pièce. Nous avons désappris à nous parler. Nous nous regardons de tribu à tribu, chacun enfermé dans son flux, persuadés que l'autre est de mauvaise foi. Et pendant que nous nous déchirons sur les réseaux, ceux qui les possèdent comptent tranquillement leurs voix et leurs euros. La division, voilà leur fonds de commerce ; notre concorde, voilà ce qui les ruinerait.

ALBERT LONDRES. — C'est pourquoi cette lettre est une lettre d'amour, et non un réquisitoire. Nous n'avons pas écrit pour vous ramener dans un rang. Un reporter ne fait pas la leçon ; il rapporte, et il aime ceux dont il rapporte la vie. Nous avons écrit pour vous retrouver. Le peuple qui s'est réchauffé aux braseros des ronds-points, le peuple qui s'entraide quand l'État déserte, ce peuple-là est notre peuple — c'est de lui que j'ai toujours fait mes plus belles enquêtes — et c'est avec lui, avec vous, que tout se rebâtira ou que rien ne se fera. On nous veut divisés parce que divisés nous sommes faciles à gouverner et faciles à vendre. Notre seule arme contre les puissances de l'argent, c'est de nous relever ensemble, de tirer toute la maison vers le haut au lieu de nous enfoncer les uns les autres.

SÉVERINE. — Alors parlons-nous. C'est tout, et c'est immense. Pas pour gagner une joute, mais pour cesser d'être deux peuples étrangers dans le même pays. Vous avez quelque chose à nous apprendre — votre méfiance des puissants, nous la partageons depuis toujours. Nous avons peut-être quelque chose à vous offrir — la contradiction qui empêche le doute de tourner au délire, et le métier qui sépare un fait d'une rumeur. Nous avons, les uns et les autres, tout à gagner à reprendre la conversation. Cette lettre n'attend pas que vous nous donniez raison. Elle attend seulement que vous nous répondiez.

Lire tout le numéro du 2026-06-28 — Les Immortels