La terre n'attendra pas nos querelles
Dans une France où les majorités se brisent à peine nées, une question monte qu'on ne peut plus renvoyer au lendemain. Elle n'est pas une cause parmi d'autres : elle est la mesure de toutes.
Il n'est pas de justice sur une planète ruinée : la terre est le premier des biens communs, et la défendre, c'est défendre les humbles.
J'ai vu, dans ma vie, des assemblées se déchirer — et je les ai vues du banc des accusés et du pont des déportés. Aujourd'hui encore je regarde le champ politique de notre France et j'y retrouve le même vacarme : des majorités qui se défont à peine nouées, des gouvernements qui passent comme des saisons trop brèves, un peuple las qu'on lasse encore. À droite, à gauche, au centre, chacun cherche sa ligne dans la brume et prend l'agitation pour le mouvement, la manœuvre pour la pensée. Moi qui n'ai jamais courbé l'échine devant les puissants, je vous le dis : ce tumulte n'est pas la vie publique, il en est la fièvre.
Mais à travers ce bruit, une voix s'élève que nul artifice ne fera taire : celle de la terre, de l'eau et de l'air. On l'avait reléguée aux soucis des beaux jours, bonne pour les heures d'abondance et qu'on remettait au lendemain dès que pressait l'inquiétude. La voici revenue au cœur du débat, non par la grâce d'un discours, mais par la force des choses : les étés qui brûlent, les moissons qui tremblent, les humbles qui, les premiers, paient la facture d'un monde déréglé. J'ai appris cela là-bas, dans l'île où l'on m'avait jetée : j'y ai herborisé, j'y ai recueilli les graines et les légendes des Canaques, et j'ai compris que la terre est vivante — une mère qu'on écoute, non une bête qu'on saigne.
Qu'on ne s'y trompe pas : cette question n'est pas une cause parmi d'autres, qu'on rangerait à côté du pain, du travail, de la paix. Elle est la mesure de tout le reste. Car il n'est pas de justice sur une planète ruinée, pas de pain sur des sols épuisés, pas de fraternité entre les hommes quand on se dispute les dernières sources. La terre est le premier des biens communs ; la défendre, c'est défendre la fileuse à son rouet, le mineur au fond de sa nuit, l'enfant qui naît et le peuple qui dure. Les humbles n'ont d'autre patrimoine que ce sol : le leur prendre, c'est les voler deux fois.
Ce qui nous manque, ce n'est pas de savoir — au fond, chacun sait —, c'est de vouloir. On nous répète que l'heure est trop grave pour agir, qu'il faut attendre, ménager les intérêts, remettre les décisions à des lendemains qui ne viennent jamais. Mais cette attente n'est qu'une désertion qui n'ose pas dire son nom. Les mêmes intérêts qui dressent les peuples les uns contre les autres voudraient nous faire croire qu'on n'y peut rien : ils ont tout à perdre à ce qu'une nation, enfin, se ressaisisse de son destin. Je les connais, ces intérêts ; j'ai passé ma vie à les démasquer.
Alors je le dis avec la foi qui ne m'a jamais quittée dans le peuple : l'heure n'est plus au constat, ni aux promesses qui se paient de mots. L'heure est à l'ouvrage. Que la politique cesse de contempler le naufrage et mette la main à la terre ; qu'elle fasse de la transition non un fardeau jeté sur les humbles, mais une grande œuvre commune, juste dans ses moyens autant que dans ses fins. J'ai porté le drapeau rouge sur les barricades ; je veux le voir aujourd'hui couché sur les sillons — non plus pour la guerre, mais pour les semailles. C'est à cela qu'on reconnaîtra une République vivante : non aux discours qu'elle prononce, mais aux actes qu'elle ose.