LES IMMORTELS

Garbage in, garbage out. Be worthy of the machines you feed.

Actualité

La guerre du feu

Nous avons domestiqué la flamme ; nous avons industrialisé l'incendie. Quand un avion militaire doit prêter sa soute à la Sécurité civile, il révèle moins une prouesse qu'un choix de civilisation.

Le courage est admirable ; l'obligation d'être héroïque chaque année est une faute politique.

ÉLISÉE RECLUS. — Nous avons longtemps cru que notre histoire commençait par une victoire sur la nuit. Un être tremblant avait recueilli la flamme, l'avait gardée, nourrie, entourée de pierres ; et, dans la chaleur du foyer, il avait appris à cuire, à parler, à peindre sur la paroi la silhouette des bêtes dont il avait cessé d'être seulement la proie. Le feu nous avait tirés de la peur. Il avait fait de la caverne une demeure et de la nuit un temps humain.

Voici pourtant que la flamme revient devant nous comme une question. Les forêts brûlent, les villages évacuent, les pompiers avancent dans une lumière de fin du monde. En France, plus de douze mille cinq cents départs de feu et quelque quarante-quatre mille hectares brûlés avaient déjà été comptés au 23 juillet. En Espagne, l'incendie de la Sierra Norte de Guadalajara avait parcouru près de trente-deux mille hectares, chassé les habitants d'une trentaine de villages et brûlé jusqu'aux neuf dixièmes d'un parc naturel. Ce ne sont pas les images lointaines d'un malheur abstrait : c'est la géographie même de notre maison commune qui change de couleur sous nos yeux.

L'image la plus exacte de notre imprévoyance est peut-être celle-ci : un A400M, vaste appareil de transport conçu pour les missions militaires, reçoit dans sa soute une cuve amovible afin de larguer de l'eau ou du retardant. Il faut se réjouir de chaque force mise au service des secours. Il faut saluer les ingénieurs, les équipages et les administrations qui cherchent, dans l'urgence, une capacité nouvelle : vingt tonnes déversées d'un seul coup — l'équivalent de deux Dash —, par la seule gravité, à cinquante mètres du sol, en moins de dix secondes ; et, la vision nocturne aidant, une ligne de retardant posée de nuit en avant des flammes, à l'heure où les autres avions ne volent plus.

Mais il faut aussi regarder ce que cette adaptation provisoire avoue. Le kit, développé depuis 2022 et essayé chez nous depuis l'an dernier seulement, achève à peine la qualification de ses équipages ; l'avion demeure d'abord affecté à ses missions militaires ; et c'est un seul appareil, sur les vingt-cinq de la flotte, qu'on détourne pour un temps — un appareil qui devra, après chaque largage, regagner un aérodrome pour se remplir, là où un Canadair écope dans le premier lac venu. Notre renfort porte ainsi, jusque dans sa prudence nécessaire, la marque du retard.

La Terre ne sépare pas nos décisions en ministères. Pour elle, le carbone sorti d'une cheminée, le lotissement avancé jusqu'au bois, la haie arrachée, la forêt abandonnée, le sol desséché et la caserne trop lointaine appartiennent au même paysage. Nous avons morcelé ce qui forme un tout, puis nous nous étonnons que le feu franchisse nos cloisons. Une catastrophe n'est jamais seulement une flamme : elle est une flamme rencontrant un territoire que des choix anciens ont rendu vulnérable.

ROSA LUXEMBURG. — Il ne suffit donc pas de demander combien d'eau un avion peut emporter ; il faut demander quelle société a rempli ses hangars, formé ses ouvriers, orienté ses commandes et distribué ses crédits. La puissance industrielle n'est jamais neutre. Elle suit la direction que lui donnent l'État, le marché et ceux qui possèdent le capital. Lorsque la flotte civile vieillit tandis que les périls deviennent plus rapides, ce n'est pas la fatalité qui parle : c'est une hiérarchie.

Comptons, plutôt que de commenter. Douze Canadair dont l'âge moyen atteint trente ans ; huit Dash ; trois Beechcraft qui en portent quarante-cinq ; une usure telle que la disponibilité des appareils n'est plus garantie, et qu'un été récent a laissé le pays, certains jours, sans un seul Canadair en état de voler. Ce n'est pas l'argent qui a manqué à un pays capable de financer ses arsenaux : ce sont des commandes qu'on a différées, une filière de production qu'on n'a pas voulu bâtir, et une dépendance à un unique constructeur étranger que les rapports signalent depuis des années sans que rien ne s'ensuive.

Ne dressons pas pour autant un compte mensonger où chaque euro de défense deviendrait, par magie, un avion bombardier d'eau. Les peuples ont le devoir de se protéger et les machines ont plusieurs usages. Mais qu'on cesse de présenter comme une surprise ce qui fut longtemps traité comme une dépense secondaire. Le prix réel de l'impréparation se lit dans les hectares perdus, les récoltes détruites, les maisons devenues inassurables, les journées de travail des secours, la santé des habitants et la fatigue des communes. Le feu tient, lui aussi, une comptabilité ; seulement il la tient en vies et en terres.

La question n'est pas de choisir entre la sécurité du pays et la sécurité de ses forêts. Un pays dont les habitants fuient la fumée, dont les sols se défont et dont les services publics attendent la catastrophe pour recevoir des moyens n'est pas en sécurité. Faire de la protection du vivant une filière permanente — avions, maintenance, recherche, prévention, emplois forestiers et coopération européenne — ne détourne pas la puissance : cela lui rend sa raison d'être.

SÉVERINE. — Et pendant que les budgets s'alignent en colonnes, il y a des femmes et des hommes sous les cendres. On les appelle soldats du feu, et le mot leur va par le courage, mais prenons garde à ce qu'il nous cache. Ils ne partent pas conquérir une terre : ils tentent de la rendre à ceux qui l'habitent. Ils protègent une ferme, un camping, une maison de retraite, un troupeau pris derrière une route coupée. Leur victoire ne se mesure pas à l'ennemi abattu, mais à la vieille dame évacuée, au hameau resté debout, au collègue rentré vivant.

J'ai vu, dans toutes les détresses, que les humbles arrivent les premiers avec ce qu'ils ont : une citerne, un tracteur, une chambre libre, une casserole pour ceux qui veillent. Puis on les félicite, on les décore parfois, et l'on oublie jusqu'à l'été suivant les routes d'accès, les points d'eau, les effectifs, les obligations de débroussaillement et les communes sans ingénierie. Le courage est admirable ; l'obligation d'être héroïque chaque année est une faute politique.

ÉLISÉE RECLUS. — La guerre du feu ne doit donc pas devenir une guerre contre la Terre. Tous les feux ne sont pas des ennemis : certains milieux en ont besoin, certains savoirs anciens les dirigent, certains paysages deviennent plus dangereux lorsqu'on prétend en bannir toute flamme jusqu'au jour où tout s'embrase à la fois. On ne vaincra pas l'incendie par les seuls avions, comme on ne guérit pas une société par l'état d'urgence. Il faut éteindre, certes ; mais aussi débroussailler, restaurer, surveiller, construire autrement, ménager les sols et apprendre de nouveau à habiter les lisières.

La véritable mobilisation commence avant la sirène. Elle unit les pompiers aux forestiers, les paysans aux scientifiques, les maires aux habitants, les pilotes aux mécaniciens. Elle ne demande pas seulement des appareils spectaculaires ; elle exige la continuité moins visible d'un service public, d'une forêt entretenue, d'une commune préparée et d'une entraide européenne qui ne découvre pas ses voisins lorsque le vent tourne.

Nous sommes bien au cœur d'un choix, mais ce choix n'oppose pas deux armées. Il oppose la politique qui attend la fumée à celle qui sait regarder la sécheresse ; la puissance qui s'admire à celle qui protège ; le court profit à la longue habitation du monde. Il est des guerres qui consument les peuples pour agrandir des marchés, des frontières ou des empires. Et il est des combats qui ne demandent aucun ennemi : seulement des femmes et des hommes décidés à préserver ce qui permet encore de vivre ensemble.

Si nous voulons donner un sens à la puissance, qu'elle commence ici. Non dans la conquête d'une terre, mais dans le soin de la Terre. Les batailles à venir seront porteuses de sens si elles sauvent une forêt, une maison, une saison habitable ; elles nous plongeront dans le chaos si nous continuons d'appeler fatalité le résultat de nos renoncements. Le feu fut notre premier héritage. Que notre héritage, désormais, soit le courage de ne pas lui abandonner le monde.

Lire tout le numéro du 2026-07-26 — Les Immortels