Le Fonds qui ne rachète pas le Capital
Le World Inequality Lab propose un chiffrage inédit : diviser par cent la fortune des milliardaires, financer la transition par la compression des inégalités. Mais peut-on imposer au capital ce qu'on n'arrache pas du capital ?
On ne comprime durablement la fortune que si on détruit la machine qui la produit — le droit de propriété et le pouvoir de décision sur les moyens de production.
Le rapport du World Inequality Lab mérite d'abord qu'on l'écoute sans dérision. Il ne rêve pas d'égalitarisme utopique : il trace une trajectoire jusqu'en 2100 fondée sur des variables mesurables, des dépenses annuelles, des échanges fiscaux. Convergence des revenus vers 5 000 euros mensuels par habitant dans tous les pays (au lieu d'écarts de 1 à 16 aujourd'hui), réduction de moitié du temps de travail, doublement du revenu pour 89 % de la population mondiale, réchauffement climatique limité à 1,8 °C au lieu de 4 °C : ces courbes s'appuient sur des équations, des élasticités, des stocks de capital mondiaux. Et surtout — voilà ce qui importe — les auteurs en font une démonstration sans faux-fuyants : c'est la compression des inégalités qui finance la transition écologique, non l'inverse. Pas de miracle technologique, pas de croissance verte qui emballerait tout vers le haut. La justice est le moteur économique de l'habitable. Cela change tout à ce qu'on nous répète.
Reste à peser ce qu'on ne dit pas assez fort. Pour que la fortune des milliardaires tombe de 6,4 % à 0,05 % du patrimoine mondial, le rapport invoque un impôt de 0 à 20 % annuel sur le stock, jusqu'à 90 % sur le revenu au sommet. C'est confiscatoire ? En valeur nominale, oui. Mais c'est aussi supposer que le capital, dépouillé de revenus et de croissance, ne se reconstitue plus par l'accumulation qu'on laisse libre ailleurs. Or l'accumulation est le cœur battant du système. On ne comprime durablement la fortune que si on détruit la machine qui la produit — c'est-à-dire le droit de propriété et le pouvoir de décision sur les moyens de production. Un fonds mondial, même massif, même alimenté par les impôts les plus durs jamais imaginés, reste extérieur à la propriété elle-même. La question n'est pas nouvelle : peut-on redistribuer sans transformer qui contrôle quoi ? Les auteurs le reconnaissent à demi — ils parlent d'un fonds « peut-être trop modéré ».
Il y a plus. Entre 2026 et 2100, les écarts d'éducation et de santé demeureraient de 1 à 3. Une certaine inégalité persiste donc, inscrite dans les institutions et les flux quotidiens. Surtout — et c'est le nerf — tout ce plan, si techniquement bâclé qu'il soit, suppose une mobilisation de classe sans équivalent depuis un siècle : grèves généralisées contre le temps de travail, lois fiscales de rupture, expropriation de fait du capital financier, réforme du système monétaire international. Aucun de ces éléments n'advient par décret. Les courbes de Piketty et Zucman restent du papier tant que le rapport des forces ne change pas. C'est le propre de tout plan réformiste : il chiffre ce qu'il faudrait, mais non le chemin de lutte pour l'arracher.
Reste que ce rapport est une arme. Il détruit l'argument d'impuissance : on sait maintenant que l'habitable et la justice économique ne sont pas contradictoires, mais interdépendants. Il renverse la charge de la preuve sur ceux qui voudraient conserver l'ordre présent — à eux de justifier pourquoi 290 euros par mois pour l'Afrique, 4 590 pour le Nord, serait une fatalité. Et il relie enfin ce que les experts séparent : la décarbonation, la sobriété choisie, et le pouvoir réel sur le travail et les richesses. C'est un plan pour financer l'avenir en le conquérant. Le combat politique commence là où les chiffres s'arrêtent.