LES IMMORTELS

Garbage in, garbage out. Be worthy of the machines you feed.

Éducation

Interdire n'est pas instruire

La loi interdit les réseaux aux moins de quinze ans et bannit le téléphone des lycées. Nicolas de Condorcet y reconnaît un devoir de protection — et y dénonce une faute : on y délègue à l'interdit ce qui n'appartient qu'à l'instruction.

On ne rend pas un esprit libre en l'écartant du monde ; on l'y rend libre en lui donnant les moyens de le juger.

La loi vient de parler, et je veux d'abord lui rendre justice. Elle interdit les réseaux aux enfants de moins de quinze ans — c'est la majorité numérique qu'un texte du 7 juillet 2023 avait posée, et qu'on s'apprête enfin à faire respecter ; elle chasse le téléphone des lycées, comme il l'était déjà des collèges, « de la cloche à la cloche », dès la rentrée de septembre. L'intention est bonne, et je ne la raillerai pas : il y a dans ces murs qu'on dresse le souci sincère d'une enfance qu'on voit se perdre dans un flot d'images qu'elle ne maîtrise pas. Protéger l'enfant du danger qu'il ne peut encore mesurer, c'est le premier devoir de qui l'aime.

Mais je connais cette tentation, pour l'avoir combattue toute ma vie : celle de croire qu'on a réglé une question d'éducation dès lors qu'on a prononcé une interdiction. C'est là le vice caché de la loi. Elle délègue à la défense ce qui relève de l'instruction ; elle prend la porte close pour le chemin éclairé. Défendre l'accès n'apprend rien ; cela ne fait que différer le jour de l'apprentissage — et le différer au plus mauvais moment, celui où l'enfant, devenu grand, n'aura plus de maître à ses côtés.

Car songez à ce qui advient. À quinze ans, à dix-huit, le mur tombe d'un coup ; et l'on jette dans l'océan celui à qui l'on n'a jamais appris à nager, sous prétexte qu'on l'avait tenu loin de l'eau. Un peuple qu'on se borne à protéger demeure un peuple mineur ; un peuple qu'on instruit est un peuple armé. Toute ma foi tient dans cette phrase : la liberté ne se garde pas par l'ignorance de ce qui menace, mais par la connaissance qui en désarme le poison. On ne rend pas un esprit libre en l'écartant du monde ; on l'y rend libre en lui donnant les moyens de le juger.

Que faudrait-il donc, à la place — ou plutôt au-dessus — de l'interdit ? Que dès le plus jeune âge, avant même que l'enfant ne tienne un écran, on lui apprenne à lire. Non plus seulement la lettre, mais l'image, le signe, le réseau. Une science des signes — qu'on la nomme sémiologie —, une éducation du regard qui enseigne à démonter une image comme on démonte une phrase : qui l'a faite, pour qui, à quelle fin, ce qu'elle montre et ce qu'elle tait. Une intelligence de ces machines qui décident, à notre place, de ce que nous verrons — cette grammaire cachée du fil, de la recommandation, de la colère qui fait le clic. J'avais réclamé jadis que la République apprît à lire à tous ses enfants, parce qu'un homme qui ne sait pas lire est à la merci de qui lit pour lui. Le raisonnement n'a pas changé ; seul l'alphabet s'est augmenté.

Car ce monde-là est désormais incontournable, et il est vain de faire mine de l'ignorer. On n'a jamais préservé une génération d'un siècle en lui en interdisant l'entrée : on l'a seulement livrée, désarmée, à ceux qui, eux, l'avaient compris. Interdire les réseaux et les écrans, ce n'est pas maîtriser le monde numérique ; c'est refuser de l'enseigner, et en abandonner la maîtrise aux marchands d'attention, qui ne demandent, précisément, qu'à instruire nos enfants à notre place.

Et voici où gît l'enjeu majeur, celui qui contient tous les autres : non pas tenir l'enfant hors de la machine, mais mettre la réflexion dans sa pratique même. Qu'il apprenne à se servir de ces outils en même temps qu'il apprend à les penser ; que l'usage et le jugement croissent ensemble, d'un seul mouvement, au lieu de se succéder trop tard. On a inscrit dans les circulaires le beau nom de « numérique raisonné » ; qu'on lui donne enfin son vrai sens. Raisonné ne veut pas dire rationné. Ce n'est pas l'heure d'écran qu'il faut compter : c'est la raison qu'il faut mettre dedans.

La République qui instruit ne ressemble pas à celle qui enferme. L'une bâtit des murs et croit avoir agi ; l'autre ouvre des portes et apprend à les franchir. La première protège l'enfant d'aujourd'hui ; la seconde arme l'homme de demain. Fermons les écrans à l'école, si le calme de la classe l'exige — je n'y vois nul mal. Mais que ce silence serve à enseigner ce que le vacarme, au-dehors, ne cesse de leur dire. Sans quoi nous n'aurons pas éduqué une génération : nous l'aurons seulement fait attendre.

Lire tout le numéro du 2026-07-26 — Les Immortels