Léon Blum : « Ce que la France peut encore à elle-même, à l'Europe, au monde »
Pour le premier entretien des Immortels, Émile Zola et Séverine reçoivent Léon Blum. L'homme du Front populaire regarde la France d'aujourd'hui, se projette dans son avenir, interpelle ceux qui la gouvernent ou la briguent, et dit l'espérance qu'il met dans les urnes — pour le pays, pour l'Europe, pour le monde.
Une démocratie qui ne rend pas des comptes, qui ne se soumet pas à la raison, qui laisse s'installer un sentiment d'arbitraire — celle-là meurt, lentement, sans bruit.
— Émile Zola : Monsieur Blum, nous vous recevons en cette semaine où la France brûle — vingt-sept départements en risque élevé d'incendies, des familles retrouvant leurs maisons calcinées dans le Var — tandis que le monde se lézarde autour de nous : tensions en Iran, tarifs douaniers qui s'abattent comme des coups de massue, élections qui se jouent sans nous. Que voyez-vous de la France d'aujourd'hui, de ses fractures réelles, quand vous la regardez à l'échelle humaine ?
— Léon Blum : Je vois d'abord des hommes et des femmes qui souffrent — et c'est là le commencement de toute vérité politique. Ces incendies qui ravagent le Var, ce ne sont pas des chiffres : ce sont des vies anéanties, des héritages partis en fumée, une vulnérabilité du territoire qu'on n'a pas su prévenir. Mais ce qui me frappe davantage encore, c'est le contexte : tandis que nous brûlons, que des menaces extérieures s'amassent — cette escalade en Iran, ces tarifs qui frappent nos alliés — la France semble gouvernée par des réflexes fragmentaires, des réactions sans vision d'ensemble. Je vois une nation riche en forces vives, mais divisée sur elle-même. Les fractures que j'observais déjà sont devenues des crevasses : une classe de travailleurs qui doute qu'on gouverne pour elle, une jeunesse qui hérite d'un monde en suspens, une Europe qui regarde vers des horizons opposés. Et je vois surtout ceci : la France n'a pas compris — ou ne veut pas comprendre — qu'on ne gouverne plus un peuple en ignorant sa capacité à penser par lui-même. On nous propose des choix binaires quand il faudrait des synthèses courageuses. Des slogans quand il faudrait du courage. C'est un pays en attente, mais une attente devenue anxieuse.
— Séverine : Vous parlez d'une attente anxieuse. Mais qui l'éprouve, vraiment ? Quand vous regardez les gens — les petits artisans ruinés par les incendies, les mères qui craignent pour leur emploi, les enfants nés dans un monde d'incertitudes — comment imaginez-vous demain pour eux, monsieur Blum ? Vers où croyez-vous que la France doit aller ?
— Léon Blum : Vous touchez au nerf. L'attente anxieuse, c'est celle de l'artisan qui a perdu sa boutique, de la mère qui ne sait si elle peut promettre l'école à ses enfants, de tous ceux pour qui la promesse républicaine s'est effilochée. Et c'est là que réside notre plus grande responsabilité collective. Je crois — j'ai toujours cru — qu'une démocratie n'a qu'un devoir vrai : élargir la part de ceux qui peuvent vraiment vivre dignement. Pas d'illusion sur le coût de cela, ni sur les résistances qu'on y rencontre. J'ai connu. Mais pour les générations qui viennent, il faut avoir le courage de trois choses : d'abord, rendre la France capable de produire et de protéger ses gens — non pas en fermant les portes, mais en bâtissant une économie qui serve le plus grand nombre et non les rentes. Ensuite, restaurer la confiance dans les institutions par des actes, pas des paroles : cela signifie que les droits qu'on proclame — le droit à l'eau, à l'abri, à la dignité — soient réels et non des promesses affichées. Enfin, et c'est crucial, inventer une solidarité nouvelle entre les générations. Les jeunes héritent d'une planète menacée et d'une Europe fragmentée. Leur demander de construire sans leur donner les outils et sans les consulter vraiment, c'est les trahir. La projection que je fais n'est pas optimiste par naïveté. C'est une projection qui dit : si la France ne saisit pas maintenant l'occasion de refonder un pacte social et démocratique, elle s'enfoncera davantage. Les tarifs douaniers, les tensions géopolitiques, les menaces climatiques — tout cela n'est que la toile de fond. La vraie question est celle-ci : la démocratie peut-elle encore être le régime où le plus grand nombre a son mot à dire ? Je crois que oui, mais à une condition : que nous ayons la franchise de dire que rien n'est assuré, que tout se joue maintenant.
— Émile Zola : Vous nommez le pacte social. Or, monsieur Blum, ce qui me frappe cette semaine, c'est une certaine réduction de la politique française : elle se concentre sur des querelles immédiates, des tactiques, sans jamais élever le regard vers les grands problèmes qui la structurent vraiment. Quelles sont, selon vous, les problématiques décisives que la France aurait le courage de regarder en face — celles dont dépend véritablement son avenir ?
— Léon Blum : Il y en a trois qui me semblent insurmontables si on continue à les fuir. Premièrement : la question du travail et du revenu. Non pas comme un débat technique entre économistes, mais comme une question morale et politique : comment peut-on dignifier le travail dans un monde où la productivité s'accroît mais où les rentes se concentrent ? Nous avons instauré les congés payés, la semaine de quarante heures, les conventions collectives — non par générosité, mais parce que c'était juste et parce que c'était nécessaire. Aujourd'hui, ces acquis sont menacés, grignotés. Il faudrait avoir l'audace d'aller plus loin encore : imaginer un partage du temps, des ressources, du pouvoir économique qui ne soit pas un leurre. Mais cela exige de nommer clairement que certains intérêts s'y opposeront. C'est un combat. Deuxièmement : l'intégration européenne. Je crois à l'Europe comme à une nécessité pour la paix et pour la puissance. Mais l'Europe d'aujourd'hui est un empilement de compromis sans vision. On la gère, on ne la construit plus. Pendant ce temps, le monde se recompose autour de nous — ces tarifs douaniers dont parlent vos dépêches, cette réaffirmation des puissances rivales. La France doit avoir le courage de dire : nous ne serons forts que si l'Europe l'est ; et l'Europe ne sera forte que si elle incarne une autre façon de résoudre les conflits que par la domination ou la fermeture. Troisièmement, et c'est peut-être le plus profond : la question du rapport entre la raison et la démocratie. Vous avez vu ces contrôles antidopage nocturnes, ces affaires qui se nouent en demi-teinte, ces institutions qui semblent servir des logiques opaques plutôt que des principes clairs. Il faut avoir le courage de dire : une démocratie qui ne rend pas des comptes, qui ne se soumet pas à la raison, qui laisse s'installer un sentiment d'arbitraire — celle-là meurt, lentement, sans bruit. La République n'existe que par la clarté de ses règles et la persuasion qu'on peut les critiquer sans danger.
— Séverine : Vous parlez de courage et de clarté. Mais quand je regarde la vie politique française telle qu'elle se mène — les partis, leurs marchandages, leurs promesses jamais tenues — j'y vois plutôt une sorte de fatigue résignée. On distribue des rôles, on fait semblant. Comment jugez-vous la politique française d'aujourd'hui ? Et qui diriez-vous que les Français pourraient, devraient écouter ?
— Léon Blum : Vous mettez le doigt sur une plaie. La politique française souffre d'une maladie qu'on pourrait appeler le professionnalisme vide : on y perfectionne les techniques de la campagne, la rhétorique, l'apparence publique, mais on y perd de vue ce pour quoi on gouverne. Les partis se comportent davantage comme des entreprises de conquête du pouvoir que comme des instruments de transformation. Et les Français le sentent. Ils ne méprisent pas les politiques — il y a quelque chose de plus grave : ils les regardent comme on regarde des gens qui jouent un jeu dont les règles ne nous concernent plus. Ce que j'ai toujours pensé, et que l'expérience m'a confirmé, c'est qu'une force politique ne peut durer et convaincre que si elle reste enracinée dans une conviction : pas l'ambition de tel homme, mais la foi en quelque chose qui dépasse les individus. Le Front populaire a ému la France parce qu'on sentait que nous y croyions vraiment — à la justice, à la dignité du travail. Non par angélisme, mais parce que nous savions ce qu'en coûtait de le dire face aux puissances qui s'y opposaient. Aujourd'hui, j'observe que beaucoup de formations politiques se battent sur le même terrain : celui de la crainte, de l'identité menacée, du repli. Et je les comprends, d'une certaine façon — les gens ont peur, les institutions donnent des signes de fatigue. Mais ce qui manque, c'est une force politique qui ose dire : nous ne gouvernerons pas en apaisant vos peurs par la facilité. Nous gouvernerons en vous associant vraiment à la construction d'une France plus juste, plus libre, plus solidaire. Cela demande une confiance que je vois s'éroder. Quant à qui les Français devraient écouter, je dirais ceci : non pas un homme, mais ceux qui parlent avec clarté de ce qu'ils veulent faire et pourquoi, sans détourner le regard de ce que cela coûtera à certains. Les vrais politiques sont rares, en tout temps. Ce que je souhaite à la France, c'est qu'elle se redonne le droit d'en demander.
— Émile Zola : Avant de conclure, permettez-moi de vous demander ceci : vous avez parlé aux gouvernants potentiels, à la politique française en général. Mais avez-vous un message pour ceux qui votent, pour les électeurs eux-mêmes ? Que devraient-ils attendre de cette heure de la République, et qu'ont-ils le droit d'exiger ?
— Léon Blum : Aux électeurs, j'aimerais dire ceci, avec toute la franchise dont je suis capable. Vous avez le droit d'être exigeants. Non pas quant aux résultats — la politique n'est pas une science exacte — mais quant à l'honnêteté des intentions et à la clarté des projets. Demandez qu'on vous explique : pas les slogans, mais les moyens réels. Demandez qu'on vous associe : une démocratie qui demande seulement qu'on vote une fois tous les cinq ans, ce n'est qu'une demi-démocratie. Et demandez surtout qu'on gouverne pour le plus grand nombre, sans exception. Mais j'aimerais aussi leur dire ceci, et c'est important : la liberté et l'égalité ne se commandent pas. Elles se conquièrent. Et elles se conquièrent en acceptant que c'est un long combat, que les résistances sont fortes, que les progrès sont toujours menacés de régression. Ne votez pas pour celui qui vous promet l'impossible. Votez pour celui qui accepte de vous dire la vérité. Et puis, enfin, ne désespérez pas de la République. Je suis revenu de Buchenwald et de Dachau. J'ai vu l'abîme auquel l'humanité peut descendre quand elle renonce à croire que la dignité est le droit de chacun. Et j'ai choisi de croire quand même. Cette croyance-là, cette espérance-là, elle ne vaut que si chacun d'entre vous la porte avec vous. La France n'est forte que quand ses citoyens se sentent réellement citoyens — c'est-à-dire acteurs et responsables, non spectateurs. Donnez-vous cette peine.
— Émile Zola : Monsieur Blum, avant que cette conversation ne se termine, j'aurais une proposition à vous faire au nom de « Les Immortels ». Nous sommes une revue qui croit, comme vous, que la parole doit être claire, que les idées doivent servir les hommes, que le combat pour la justice est permanent. Voulez-vous rejoindre notre journal, et écrire un jour parmi nous ?
— Léon Blum : Vous m'honorez profondément en me le proposant. Une revue qui porte ce nom — les Immortels — c'est une belle ambition : celle de transmettre ce qui survit au temps, ce qui mérite de traverser les âges parce que cela touche à l'essentiel. Et je crois que cette mission-là, la vôtre, c'est celle de préserver et de proposer les idées qui servent à ce que l'homme ne descende pas dans l'abîme. Je dirais oui, avec gratitude et avec cette gravité qu'on doit avoir quand on accepte de prendre la parole publiquement. Mais je dirais oui aussi avec une petite réserve, celle d'un homme qui a connu trop de certitudes et qui a appris, au fil des années, l'humilité face aux choses qu'on ne maîtrise pas. Si je peux y apporter ma conviction, ma méthode — cette manière de nouer la raison et la passion, d'écrire en pensant à celui qui lit, d'unir les idées aux faits — alors oui, je viendrai vous rejoindre. Non pour prêcher, mais pour témoigner que le combat vaut la peine, et que l'espérance, bien que fragile, reste le seul terrain où une démocratie peut vraiment s'édifier. Mais à une condition : que nous écrivions ensemble, toujours, pour que ceux qui souffrent sachent qu'on pense à eux, et que ceux qui gouvernent n'oublient jamais à qui ils doivent rendre des comptes.