Quand le pouvoir oublie qu'il doit justifier sa force
Les guerres se multiplient, les frontières se ferment, et nous acceptons ces humiliations sans même demander pourquoi. C'est que nous avons perdu quelque chose d'essentiel : l'exigence que toute autorité rende des comptes.
La force n'a de légitimité que si celui qui la détient consent à l'expliquer, à la soumettre à la lumière du jour.
Il y a un moment où l'accumulation des faits divers devient un indice. Regardez : des missiles s'échangent au Moyen-Orient, les tarifs douaniers se lèvent comme des murs, des incendies ravagent les terres, le trafic de drogue s'organise à l'échelle continentale, et nous nous demandons qui gouverne vraiment. Pas seulement qui commande — nous savons cela. Mais qui répond. Qui se tient debout pour dire : voici pourquoi nous agissons, voici ce que cela coûte, voici ce que nous en attendons. Le silence du pouvoir, cette absence de justification, c'est un symptôme que nous tolérons depuis trop longtemps.
J'ai vu, dans ma vie, des hommes croire qu'il suffisait de posséder la force pour en user. Ils se trompaient. La force n'a de légitimité que si celui qui la détient consent à l'expliquer, à la soumettre à la lumière du jour. Une décision prise dans l'ombre, une frappe lancée sans répondre aux questions, une tarification imposée sans débat — ce ne sont pas des actes de pouvoir. Ce sont des actes de tyrannie. Et la tyrannie prospère quand les hommes libres acceptent de ne plus demander : pourquoi ?
Ce qui m'alarme n'est pas que les puissants agissent. C'est que nous ayons progressivement accepté qu'ils agissent sans explications. Nous nous sommes habitués à gouverner d'après les rumeurs, les annonces tardives, les justifications rétrospectives. Les murs douaniers se lèvent ; on nous dit ensuite que c'était nécessaire. Les militaires frappent ; on nous assure que c'était juste. Les terres brûlent ; on nous promet que c'était inévitable. Cette inversion — où l'action précède le compte rendu — c'est un vol. Un vol de notre droit de citoyen à comprendre et à juger.
Il n'y a qu'une seule défense contre cela : restaurer l'exigence. Partout où s'exerce l'autorité, demander des comptes. Non par suspicion, mais par respect. Le respect envers ceux qui sont gouvernés, ceux qui subissent les conséquences. Un gouvernement qui refuse d'expliquer ses actes se place lui-même hors du droit. Et un peuple qui accepte cette mutité accepte son propre asservissement. Nous ne sommes pas des sujets. Nous sommes des hommes et des femmes qui avons le droit de savoir sur quoi repose le pouvoir qui prétend nous représenter.